Arborescence

2023 Annual Literary Contest

Finalist
Short Stories

Joëlle Gonnord
Montreal, QB

Je réajuste mes écouteurs, interdite, tandis que le son d’une guitare électrique inonde ma tête. Quelques accords grincent à plein régime dans mon casque, m’obligent à lever les yeux et me propulsent brutalement plusieurs années en arrière. Je te vois subitement en train de malmener passionnément ta Fender Stratocaster noire et blanche, concentré et heureux, la tête penchée sur le côté. Enfin, je ne sais pas s’il s’agit de bonheur. Quand tu te saisis de ta gratte, c’est du transport. Les cordes vibrent et les doigts filent, le son se déploie dans la pièce, les murs s’effondrent. L’amplificateur Orange tonitrue des notes que j’entends depuis ma naissance. Nous avançons béatement à travers les étoiles : c’est le privilège des rockeurs et de ceux qui accompagnent. Je ne m’attendais pas à te trouver-là aujourd’hui. Pour tout dire, j’étais en train de ne rien faire devant mon ordinateur, ou à compter les minutes dans le cadre d’un remplacement à la direction des collections d’un musée. Plus c’est pompeux, plus c’est creux. Je suis à nouveau enfermée entre quatre murs, entre deux rayonnages plus précisément, au milieu d’objets divers qui ne seront jamais exposés. Je regrette un peu d’avoir accepté mais c’est aussi parce que je t’ai connu que je suis là, parce que tu m’as inspirée bien au-delà de ce que j’avais toujours considéré comme ma zone de libre-arbitre. C’est une sorte de passage obligé dans mon cheminement vers l’art. Mon bureau est minuscule, je suis dans une réserve. Une réserve qui retient des témoins de vies révolues, qui me retient moi aussi. Le plafond est haut, des lignes de fer barrent l’espace en tous sens afin de maximiser l’entreposage. Bref, lorsque Mathieu Chedid se met à hurler dans mes écouteurs du haut de sa voix perchée, ce n’est pas lui que je vois.

En réalité, je n’ai pas imaginé une seconde ce qui allait se passer. Pour l’heure, je suis à l’arrêt, tendue vers une mémoire qui m’envahit, incapable de résister à l’assaut. J’ai perdu sans sommation le fil de ma réflexion. Et alors que la musique continue de me prendre, je ne peux détacher mon regard de l’immense baie vitrée qui domine mon bureau. Le ciel s’est-il assombri ? De lourds nuages, gris-orage, se pressent à présent devant moi dans un ordonnancement quasi-mystique. Mon esprit rationnel, qui n’adhère à aucun dogme établi, cille une fraction de seconde devant cette incongruité : par le plus grand des hasards, mon bureau est logé dans une ancienne congrégation religieuse. Je souris de ce coup du sort. Sur l’esplanade boisée qui transperce d’un trait vert le quartier, les branches des arbres s’agitent. Plus elles s’agitent, plus les flocons de pissenlits virevoltent en montant vers le ciel, pareils à des anges. Quelle audace ! Se peut-il que … Non, bien sûr que non. Pourtant, je n’arrive pas à retirer le casque de mes oreilles, ni à couper le son, ni à baisser le rideau. Je suis là, fascinée par l’agitation qui s’offre à moi. Je sais que tu aurais apprécié cette composition délirante, habitué des distorsions phoniques et des confrontations des flux, visibles et invisibles. C’est comme ça, c’est la vie, vivement le printemps aurais-tu pronostiqué.

Mais soudain, ma gorge se serre. Un goéland fend les nuages et traverse l’espace en silence, porté par les courants. Un goéland ? Il tournoie nerveusement, peut-être pour m’indiquer qu’il ne restera pas. Il doit reprendre la mer qui se trouve à des centaines de kilomètres d’ici. Mes yeux s’écarquillent, mon pouls s’accélère. Je suis certaine qu’il me regarde – il vient de planter ses yeux de goéland dans les miens, à travers cette fenêtre double épaisseur équipée d’un filtre miroir qui renvoie aux passants le reflet de leur marche pressée. Il y en a toujours un pour se recoiffer, j’ai pu apprécier cette obsession chez les gens depuis mon poste, mais personne ne peut deviner ma présence derrière cette vitre. Bon sang. Je le reconnais. C’est lui qui planait douloureusement au-dessus de ma tête quand tu es parti, hésitant à s’éloigner de moi après avoir perçu l’immense vide qui s’était creusé à l’intérieur de mon corps. Mais si c’est lui, est-ce que c’est toi ?

Je suis ébahie. Je ne m’attendais pas à te trouver-là aujourd’hui. Les vibrations de la musique sont-elles arrivées jusqu’aux arbres ? Mais déjà, le plus imposant d’entre eux, le meneur, orchestre le signal du départ. Lui aussi m’observe. « Prépare-toi ! » encourage-t-il. Il balance ses grosses branches de droite et de gauche et tout se précipite. Je voudrais te retenir mais je ne peux pas. Peut-on saisir un goéland en vol comme un pigeon sur une place publique, en jetant du sel sur sa queue ? J’ouvre le tiroir de mon bureau, je n’ai pas de sel. Je suis dans une réserve muséale où tous les aliments sont interdits. Tu te rapproches des nuages, prêt à te fondre dans la poudreuse céleste. Je cherche quand même un espoir dans ce tiroir. Un dernier regard et tu disparais. Dans mes écouteurs, M vient de terminer son morceau et une mélodie de bossanova suit cet interlude rock. C’est terminé. Ton esprit libre reparti, le soleil revient animer l’esplanade et réchauffer les touristes. Lorsque je rouvre les yeux, les arbres sont toujours là ; ils savent bien entendu. Ils ont compris l’émotion qui nous a traversés, eux, moi, le goéland. Je fais rouler ma chaise du bout du pied, je m’extrais de ce carcan bureautique et je sors. Je marche, puis je cours et je plante mon front contre l’écorce rugueuse. While My Guitar Gently Weeps s’échappe à présent de mes écouteurs. Mais je n’y retourne pas.