L'énigme d'Einstein

Concours littéraire annuel 2018

Finaliste
Histoires courtes

Franck Luger

Einstein m'avait appris, bien que par inadvertance, une vraie leçon d'humilité, quelque chose que je n'oublierai jamais.

Pendant le chaud mois d'août 1988, j'ai été invité à visiter les laboratoires de recherche du géant Dupont Chemicals à Wilmington, Delaware. Sur le chemin du retour à Montréal, ayant encore du temps libre, le temps d'un caprice, j'ai décidé de passer par Princeton et de visiter les endroits où Einstein avait vécu et travaillé pendant les 22 dernières années de sa vie. Bientôt, j'ai trouvé sa maison au 112 Mercer Street; mais- aucune trace, pas même une petite plaque commémorative qu'il y ait jamais vécu !

Même son de cloche à l'Institute of Advanced Studies, à l'exception d'un petit buste-statue dans la bibliothèque. Le concierge m'a dit que le bureau d'Einstein avait été réparti, et que la moitié de celui-ci est maintenant un placard à balais. Et un très vieil érudit, qui a dû connaître personnellement Einstein, m'a dit avec un peu de mépris que tous les travaux d'Einstein avaient été publiés et qu'il ne restait aucun souvenir personnel. Ce qu'il impliquait, bien sûr, était qu'il ne restait rien à adorer. Je n'ai pas pu localiser la tombe d'Einstein ni même son lieu de sépulture. Il n'y avait aucune trace de lui dans la petite synagogue locale. Certes, il y avait une ruelle qui portait son nom dans la section des cottages des savants près de l'Institut, mais tous ceux à qui j'ai parlé, universitaires et profanes, m'ont traité ainsi que le sujet avec une nonchalance presque méprisante.

Derrière l'Institut se trouve un petit lac. Je me souviens m'être assis sur un vieux banc, peut-être le même sur lequel le grand homme était assis, et je me sentais amer et plein de ressentiment. D'innombrables personnes de bien moindre calibre avaient été honorées et exaltées, et ici… quelle ingratitude impitoyable ! Quelque chose n'avait pas de sens dans tout ça, j'ai senti une énigme. Mais, n'ayant pas d'autre explication pratique, j'ai imaginé que cela avait peut-être quelque chose à voir avec l'antisémitisme. Après tout, Princeton semblait être une ville très GUÊPE, et je me suis souvenu de l'antisémitisme avant et pendant l'ère McCarthy, comme par exemple dans le film Gentleman's Agreement de Gregory Peck de 1947, etc. J'avais tort, complètement tort.

Quelques semaines plus tard, alors que je faisais des recherches à la bibliothèque de l'Université McGill à Montréal, je suis tombé par hasard sur la solution de l'énigme de Princeton. En feuilletant l'épaisse biographie d'Einstein par l'auteur britannique Clark (par curiosité vaine puisque je travaillais sur un sujet totalement indépendant), c'était vers la fin. En toute simplicité, Einstein lui-même l'a voulu ainsi : sur son lit de mort, il a expressément dit à sa secrétaire de ne pas laisser la maison se transformer en musée. Il ne voulait pas non plus de mémorial, de plaque ou de quoi que ce soit. Tous ses effets personnels devaient être débarrassés. Bien que la crémation soit désapprouvée dans le judaïsme, il voulait être incinéré et les cendres éliminées dans un endroit tenu secret. Bref, que les gens se souviennent de lui à travers son travail et son travail seulement.

Soudain, j'ai eu très chaud. Brûlant de honte, je suis sorti de la bibliothèque en courant, haletant pour quelques respirations du temps frais de l'automne. Car c'était là la vraie grandeur, la même immortalité que celle de Mozart, par exemple ; et c'était ma propre vanité et mon insignifiance qui venaient de m'humilier jusqu'à la poussière. Si je pouvais, même aujourd'hui, trois décennies plus tard, je demanderais publiquement pardon au monde universitaire en général et à Princeton en particulier pour mes présomptions arrogantes.